En cette nouvelle année, What’s Up Montpellier vous ouvre les portes de l‘ITIC (l’Institut des Technosciences de l’information et de la communication) de Montpellier. Dans le cadre de l’unité d’enseignement actualités médiatiques et culturelles, dispensée par l’enseignante et docteure madame Eva Sandri, des étudiants ont rédigé des critiques d’art sur le cinéma / le théâtre / la danse / les expositions etc. Chaque semaine, une critique d’art vous sera ainsi proposée afin de présenter le travail des étudiant(e)s de Licence 1 Sciences du langage parcours CMM (Communication, médias, médiations numériques).

Cette semaine, je vous propose de découvrir la critique du roman Demian de l’auteur allemand Hermann Hesse, écrite par l’étudiante  Charlotte Leone.

 

« La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l’essai d’un chemin, l’esquisse d’un sentier. Personne n’est jamais parvenu à être entièrement lui-même; chacun, cependant, tend à le devenir, l’un dans l’obscurité, l’autre dans la lumière, chacun comme il le peut. »

 

Cette citation du livre résume à elle seule le contenu de Demian et peut-être même, serais-je tentée de dire, toute la littérature d’Hermann Hesse.

Lauréat du prix Nobel de la littérature par son roman Jeu des perles de verre (1943), Hesse s’illustre dans l’un des genres littéraires majeurs de la littérature allemande, le Bildungsroman, le roman de formation. Le roman Demian (1919) fut d’abord publié sous le pseudonyme d’Emil Sinclair, en référence au diplomate et écrivain allemand Isaac Von Sinclair. Le nom Demian lui, aurait été donné à Hesse dans un rêve, dénotant une certaine similitude avec le grec «daïmon», même si ce n’est pas un démon commun, mais plutôt un « démon amical ».

Son septième écrit aborde cette fois-ci un thème intemporel qui nous concerne tous : la découverte de notre « soi », de notre identité. Hesse s’est inspiré à travers la ligne de vie du jeune Sinclair, qui nous fait part des cinq périodes marquantes de sa vie ayant contribué à son évolution, à ses prises de conscience. Il relate la jeunesse d’un jeune allemand, Emil Sinclair, de la sortie de l’enfance à l’âge adulte, ses tourments et ses questionnements d’adolescent.

Emil Sinclair vit dans la conscience de l’existence de deux mondes contrastés : l’univers doux, lumineux et réconfortant de la maison parentale et celui de la société, une réalité plus inquiétante, plus obscure, dont émane aussi une certaine fascination. C’est cette fascination de l’« autre monde » qui conduit Emil à un petit mensonge, qui devient rapidement une descente aux enfers. Le garçon est contraint d’obéir à une brute jusqu’au jour où surgit un nouvel élève, Demian. Une nouvelle amitié débute, marquant le début d’un chemin spirituel dans lequel Emil marche dans les traces de Demian. Le jeune homme doit par la suite, suivre un long parcours de recherche, dans lequel il s’égare, pour apprendre à vivre dans le monde sombre, pour apprendre à vivre dans le monde de la société.

Cette oeuvre nous permet de l’accompagner sur cette voie construite de psychologie, de mystère et de savoir religieux. Le récit relate la quête de soi d’un individu qui découvre son identité en s’éloignant de l’aveuglement sociétal, de l’image externe qu’on lui renvoie.

Le point de vue interne de Sinclair nous amène à nous questionner sur la qualité du roman. Serait-ce une biographie ? Oui, sans aucun doute cet ouvrage en est une, et son auteur est l’alter ego de son personnage principal. Herman Hesse, n’ayant pas eu une jeunesse heureuse, entre troubles bipolaires et tentatives de suicide, était en quête d’une expérience spirituelle authentique qui transparaît dans son roman. Demian est le premier de ses livres, avant Siddhartha et Le Loup des steppes, traitant du thème de l’étranger qui ne doit pas craindre de quitter le monde pour mieux se découvrir.

Le début du récit s’inscrit dans un cadre réaliste, puis au fur et à mesure que Sinclair s’approche de sa vérité, l’auteur nous entraîne dans une sorte de questionnement interne à travers des rêves et des visions, qui révèlent le personnage à lui-même. Sur le plan de l’écriture, Hesse entraîne notre imagination à l’encontre de paysages, parfums et visages sans nous engloutir sous une trop lourde description, à partir de phrases simples, ni trop longues, ni trop courtes, laissant le nécessaire. Demian est un formidable roman initiatique doublé d’une parfaite maîtrise de l’écriture.

Religion, mythologie, psychanalyse et spiritualité sont abordés à travers des images fortes telles que le diable, Dieu, le signe de Caïn, Ève, Jacob, Abraxas, l’image du père, de la mère, le sexe… Afin de donner du sens à sa quête de vérité, Emil a besoin de se représenter les choses, de les imaginer, de les inventer.

Il est regrettable de constater qu’au milieu du roman, le thème d’une recherche réaliste centrée sur la psychanalyse se voit dérouter par la divulgation d’une multitude d’informations religieuses tout en portant une attention certaine sur les « signes spirituels ». Malgré le fait que nous nous sommes tous, un jour dans notre vie, retrouvés confrontés à une évolution passant par un long cheminement de questions, un lecteur athée ne se reconnaîtra certainement pas à travers les nombreuses représentations et interprétations religieuses d’Emil.

En terme de mythologie, nous remarquerons que le mythe est ici utilisé par les personnages à des fins interprétatives, il est à l’origine de la recherche du « moi ». Il est intéressant de constater que même au travers de ses personnages, Hermann Hesse dépose des références bibliques et mythologiques. C’est ce que nous pouvons retrouver à travers l’un des personnages marquant de ce livre, qui se trouve être la mère de Demian, Ève. Son nom, Ève, de l’hébreu « Have » formé sur la racine du verbe « vivre », nous rappelle la première femme de la Genèse. Par ailleurs, pour Emil, « elle ressemble à la mère de tous les êtres ». Pour le personnage, elle est une mère, mais aussi une amante et une déesse, ainsi, elle est l’image de la Femme éternelle, suprême.

De plus, Emil fait souvent appel au mythe pour se décrire, comme par exemple, la marque de Caïn qui serait présente sur son front, signe qu’il doit accomplir sa mission : parvenir à se trouver. Les interprétations tantôt religieuses tantôt mythologiques amènent à ressentir une lourdeur présente pendant toute la seconde partie du récit.

Dans sa globalité, cet aspect de lourdeur est moindre. Au fil de la lecture, nous évoluons sur deux thèmes : la quête personnelle et la critique sociale ce qui donne au roman différents aspects : mythologique, philosophique, tragédie, psychanalyse …

Au cours de sa recherche, l’atmosphère et le ton change radicalement entre la première partie, celle de l’enfance innocente, angoissante ; la deuxième partie, celle de l’adolescence plus sombre, période dans laquelle on se perd ; puis la dernière, plus adulte, période relativement plus calme et sereine, dans laquelle on a trouvé son identité.

Si vous aimez le goût du roman d’Herman Hesse pour sa quête spirituelle, son autre livre Narcisse et Goldmund comblera vos attentes. Il se pose des questions telles que : quel chemin prendre ? Qu’est-ce qui me correspondrait ? Nous rappelant nos interrogations de l’adolescence jusqu’à l’entrée dans l’âge adulte.

De nombreux hommages ont été réalisés quant à ce livre : le groupe de rock français « Demian » porte ce nom en référence au roman. Aussi, le groupe de K-pop Bangtan Boys a réalisé plusieurs courts métrages ainsi qu’un clip intitulé « Blood Sweat and Tears » (de l’album Wings) en hommage à ce livre. Ils tentent de dissimuler dans leurs visuels des signes d’Hermann Hesse et reprennent des citations de scènes majeures du roman, rendant leur interprétation extraordinaire à l’aide de magnifiques effets spéciaux.

Un livre à ne pas rater !

Demian est un roman émouvant, fabuleux rédigé avec une plume soignée qui arrive à nous faire tenir en haleine. Nous découvrons en cet ouvrage un grand roman éducatif, doublé d’un roman où Hesse fait preuve d’une maîtrise parfaite de l’écriture en utilisant de manière détournée des connaissances philosophiques tournant principalement autour du « surhomme » de Nietzsche. Ici, l’accent est mis sur l’individu et les potentiels qu’il renferme. Ce livre entraîne le lecteur à une introspection personnelle, et illumine notre chemin de vie « Qui suis-je ? » et « Quel chemin ai-je parcouru pour en arriver là ». Il s’agit là d’un roman sur l’adolescence, sur la construction de l’identité, universel comme une sorte de « Petit Prince » pour adulte et adolescent.

 

Charlotte Leone. 

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