En cette nouvelle année, What’s Up Montpellier vous ouvre les portes de l‘ITIC (l’Institut des Technosciences de l’information et de la communication) de Montpellier. Dans le cadre de l’unité d’enseignement actualités médiatiques et culturelles, dispensée par l’enseignante et docteure madame Eva Sandri, des étudiants ont rédigé des critiques d’art sur le cinéma / le théâtre / la danse / les expositions etc. Chaque semaine, une critique d’art vous sera ainsi proposée afin de présenter le travail des étudiant(e)s de Licence 1 Sciences du langage parcours CMM (Communication, médias, médiations numériques).

Cette semaine, je vous propose de découvrir la critique de la Bande dessinée L’Arabe du futur, créée par Riad Sattouf, écrite par l’étudiante Anaick Leparoux.

 

 

 

En 1980 Riad Sattouf était un homme parfait, en 1984 c’était toujours « un homme éblouissant ». Aujourd’hui Riad Sattouf nous parvient plus inspirant que jamais avec L’arabe du futur, une bande dessinée pleine d’humour et de sensibilité sur son enfance partagée entre la France, La Lybie et la Syrie. On avait déjà remarqué son penchant pour l’humour dans Les beaux-gosses qu’il avait réalisé en 2009 ou dans Jacky au royaume des filles en 2014. Un an après, l’écrivain franco-Syrien nous compte son enfance dans les années 80 partagée entre les différentes cultures auxquelles il doit s’adapter. Pour l’instant le récit se compose de 3 tomes et un quatrième est à venir. Cette critique traitera seulement des deux premiers.

L’auteur, par un tour de force admirable et grâce à de nombreux détails, réussit à rendre drôle un contexte socio-politique qui ne l’est pourtant pas tellement. C’est d’abord dans son coup de crayon que se situe la finesse de Riad Sattouf. Malgré le fait que le dessin soit identique à ses œuvres graphiques précédentes il correspond, peut être sans le vouloir, parfaitement à ce type de biographie. C’est le récit de son enfance qui est illustré ici par ce dessin plutôt naïf avec des traits nets, épais, des attributs physiques à la limite de la caricature, des remplissages noirs et même la typographie des bulles qu’on pourrait assimiler à une écriture cursive s’y prête parfaitement. Ce qui reste quand même le plus étonnant, ce sont les annotations çà et là un peu partout dans l’histoire : ne serait-ce qu’à la première page du tome 1 quand il se décrit grâce à des petites informations comme ses « longs cheveux blond platine avec un « éclat d’or » » ou encore quand il décrit l’odeur de ses grands-mères.

Le dessinateur, à plusieurs reprises dans ses créations, choisit de prendre le point de vue de jeunes personnes, que ce soit des adolescents ou des jeunes adultes. Il commence son autobiographie depuis l’âge de ses 2 ans. C’est un point non négligeable car il décide de nous compter sa vie à travers les yeux d’un enfant, soit, un être qui n’a pas encore d’avis et de préjugés forgés sur le monde qui l’entoure, c’est un être qui découvre le monde. C’est donc un récit très intéressant de par sa valeur autobiographique bien entendu, mais aussi de par sa valeur sociologique, car dénué de toute réelle critique due au statut du jeune personnage principal. Cette valeur de compte rendu sociologique est très développée dans le récit, que soit fait exprès ou pas. Riad découvre, en même temps que nous, la Libye gouvernée à l’époque par Kadhafi auquel il voue une certaine admiration, les nombreuses coutumes, la religion et aussi le manque de disponibilité et de diversité de nourriture qui ne l’empêche pas de trouver le goût des bananes hypnotisant. Puis il nous emmène en Syrie, près de ses origines familiales jusqu’à la fin du premier tome. On y découvre surtout Hafez Al-Assad, la famille paternelle de Riad, la violence ambiante, les maisons vides, la pauvreté du village en touchant toujours du bout des doigts le sujet de la religion et l’image qu’il se fait de Dieu qui prend la forme de George Brassens. Dans le tome 2, l’auteur nous donne à voir une image beaucoup plus personnelle de lui d’abord parce qu’il est plus vieux, mais aussi de son père et de sa mère sur lesquels on ne s’était peut-être pas tant attardés dans le premier tome. En Syrie, on apprend un peu plus sur l’islam, la violence, la misogynie toujours sans jugement, cependant les dessins ne trompent pas et si tout est montré c’est que ce cache peut-être derrière tout ça une certaine critique non pas de la religion, mais des mœurs syriennes. Un des aspects sur lequel l’auteur appuie beaucoup c’est le culte de la personnalité voué à Kadhafi en Libye et à Hafez Al-Assad en Syrie. On voit tout le long du récit se succéder les deux dictateurs à travers des affiches, des statues, des paroles et la télévision. Ce qui est intéressant c’est que la bande dessinée est bien loin de critiquer la politique étant donné que le jeune Riad en voit de très loin tous les enjeux. La description idolâtrée qu’il en fait incarne le reflet de l’opinion populaire dans ces deux pays et devient même un prétexte à l’humour.

Parmi toutes les louanges que l’on fait de L’Arabe du futur, il se pourrait cependant que certains détails posent des problèmes de lecture. C’est en effet le cas de la description du père et de la mère qui nous laisse perplexe, surtout dans le tome 1. Le personnage du père est pour le moins ambiguë. Diplômé d’université, professeur, expatrié en France à Paris, le tout début de l’œuvre lui instaure une image d’un arabe cultivé comme il le dit lui-même, intelligent, révolutionnaire, portant un regard distant vis-à-vis de la religion et du monde arabe. Cependant plus on avance dans l’histoire et plus on se rend compte que celui-ci veut imposer des règles régressives à son fils d’un peuple arabe qu’il critique. Il le laisse par exemple se faire battre par les autres enfants et lui reproche de se plaindre de ses cousins parce qu’ils font partis de la famille alors que lui-même est en colère contre son frère. La mère dans tout le premier tome est absente de caractère. Elle est française et instruite mais elle accepte sans rien dire ses mauvaises conditions de vies, la misogynie dans laquelle elle évolue, la violence faite à son fils, l’école où les professeurs frappent les enfants. On ne perçoit sa protestation qu’une seule fois lorsqu’elle éclate de rire à l’antenne de la radio dans laquelle elle travaille comme traductrice, parce qu’elle trouve ridicule ce qu’elle est en train de lire. Dans le deuxième tome on la découvre un peu plus avec des remarques faites à son mari sur leurs conditions de vies. De son côté, le très fort lien du père à ses origines s’accentue et on le voit porter des tenues traditionnelles ou vouloir apprendre les premières sourates du coran à son fils. En y réfléchissant bien Abdel-Razak (le père de Riad Sattouf) n’est pas obsédé par le fait de vouloir vivre avec ses traditions d’origines dans son pays natal comme les autres arabes, il est obsédé par le fait de vouloir réussir, de vouloir bien vivre dans ce même pays où il a connu la misère.

Là où se situe l’essence même de la bande dessinée est dans le titre :  L’Arabe du futur. Durant tout le récit le père de Riad Sattouf évoque son envie de voir les arabes s’éduquer et s’élever intellectuellement pour devenir un pays développé, c’est là que pour lui se trouve la notion d’« arabe du futur ». Le titre polysémique évoque les idées bien arrêtées du père de Riad sur son propre peuple, mais aussi l’idée que Riad est lui-même l’arabe du futur.  Durant ces deux tomes le personnage principal se construit dans un parcours initiatique où il jongle entre deux cultures et essaye tant bien que mal de réussir à exister dans la vie autant que peut le faire un petit garçon de 6 ans.

 

Anaick Leparoux.

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