Quelle place pour la jeunesse chinoise ? C’est ce qu’interroge le film de Enric Ribes et Oriol Martínez. 兄弟 / Xiong Di, qui signifie « pote », capte l’amitié et l’amour qui lient un groupe d’amis travaillant à l’usine, dommages collatéraux du rêve chinois.

L’intime et le monumental

La Chine est un pays profondément ambigu. Culturellement, le pays est à deux vitesses : d’un côté conservateur des valeurs et spiritualités héritées de la révolution et du régime communiste, de l’autre très moderne avec l’occidentalisation des modes de vies, on pense ici à Hong Kong, symptôme de cette schizophrénie. Au milieu de ces contradictions, il y a la jeunesse chinoise, pauvre, qui rêve de cette modernité, l’intime des ambitions individuelles face au monumental développement du pays.

Le talent des réalisateurs est ici d’avoir réussi à capter l’émotion, le lien, l’intimité des relations malgré l’immensité des lieux. Ils alternent ainsi plans larges inhumains avec des plans très proches des individus où ils ressortent de l’arrière-plan flou, comme s’ils arrivaient là à filmer l’espace intime de chacun. La matérialisation totale de ce projet d’oppositions intervient lorsque les réalisateurs filment la barre d’immeuble qui leur sert d’habitation, à la fois monstrueuse d’uniformité et d’immensité, mais aussi cocon d’intimité.

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L’implacable machine chinoise

« Je répète les même choses tous les jours : mêmes vêtements, même endroit, même travail. On travaille 8 heures par jour. ». A 27 ans, Qu Maomao semble condamné dans cette usine. Sa vie est rythmée au millimètre : aller au travail toute la journée puis aller boire un verre Seul échappatoire à ce quotidien : la boxe.

Malgré la vitalité dont ces jeunes font preuve, on les sait immobilisés par un système impersonnel où seule règne la productivité. Ce capitalisme outrancier fonde la vie de ces ouvriers autour de l’usine ; travailler devient ainsi l’objectif, cela rend utile pour le système. Les réalisateurs rendent bien comptent de cette construction personnelle fondée sur l’entreprise en ne montrant que très rarement les moments de joies, de loisirs et d’extérieurs, qui ne sont que de rares parenthèses dans une vie à la chaîne où l’humain et la machine deviennent égaux et interchangeables.

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Montage, musique, mise en scène, photographie : tout est maîtrisé, cadré. Un projet cinématographique qui avance aussi précisément que la vie de ces millions d’ouvriers, alimentant de leur vie un projet immense qui les dépasse, dont ils ne récolteront jamais les fruits. 兄弟 / Xiong Di, un film magnifique, aux images impressionnantes et aux idées artistiques remarquables, qui parvient à donner un visage à cette machine chinoise.

 

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