Quoi ? Qu’est-ce que tu as dit ? Tu peux répéter ?

Dialogue de sourds. tout le temps.

Aujourd’hui je vais vous parler d’un sujet qui me tient à cœur puisqu’il me concerne également.

Aujourd’hui, je vais vous parler des sourds. De moi. De nous. De vous.

Qu’est ce que la surdité ? Pour beaucoup d’entre vous, ce n’est pas vraiment un handicap car il ne se voit pas. Tu n’es pas sur un fauteuil roulant, donc tu n’es pas handicapé. Faux.

« Oui mais… » non. La surdité est un handicap, que vous le voyez ou non.

Sur ma carte d’invalidité, il est écrit « taux d’incapacité égal ou supérieur à 80% ».

Sur mon orl ? Perte auditive a 97%.

Mais ce n’est pas pour autant que nous sommes dans l’incapacité de communiquer, bien au contraire !

Comment communiquons nous avec les entendants ? Comme tout le monde, simplement. mais avec nos moyens. Certains oralisent, et essaient alors de lire sur les lèvres de leurs interlocuteurs. D’autres signent. Et c’est là qu’est tout le problème.

Les entendants ont tendance à considérer les sourds signants comme des « muets »… muets ? Vous rigolez ? Ces personnes là ont une capacité de communication trois fois plus vaste que vous !

Seulement, comme ils signent avec leurs mains et ne « parlent pas », vous les considérez comme des muets… cliché. Gros cliché. Totalement faux. Carton rouge. Hors jeu.

Certes, les sourds ont une déficience auditive (qui varie selon les personnes), ils compensent alors avec le visuel.

Imaginez. Vous qui passez votre temps à marmonner des mots sans même regarder votre interlocuteur, comme une personne qui passerait son temps à marcher dans la rue les yeux rivés sur son téléphone. Vous ne vous rendez pas compte alors du monde qui vous entoure, et c’est là que les sourds se différencient.

Les sourds ouvrent sans cesse leurs yeux sur l’espace qui les entoure, et ont une mémoire visuelle décuplée par rapport à la mémoire auditive. Nous captivons chaque détail, et faisons énormément attention aux émotions, gestes, mimiques…

N’est ce pas génial ? Par exemple, beaucoup de sourds sont sensibles à la photographie. Pourquoi ? Les gens photographiés ne trichent pas, ils n’ont pas de parole pour exprimer ce qu’ils ressentent. Les émotions sont figées, et c’est là toute la pureté du personnage qui est transcrite à travers un portrait.

Ces choses là, les entendants ne le vivent pas forcement de la même façon. Mais les sourds, eux, y sont plus sensibles. Ce n’est qu’un infime exemple parmi tant d’autres.

Il faut aussi savoir que ce n’est pas parce que les sourds ne parlent pas forcement oralement qu’ils ne disent et font pas les mêmes choses que nous.

Anecdotes.

Les sourds ont des « surnoms signes » qui font souvent référence à un trait de caractère ou physique. Moi, par exemple, mon surnom signe choisi par mes amis sourds est un oiseau car j’ai un tatouage représentant des oiseaux dans le dos.  Peut être aussi car je suis une rêveuse, comme un oiseau…

Bref, tout le monde a un surnom signe, même vous, les entendants ! On s’amuse souvent à vous en donner d’ailleurs, et beaucoup d’entre vous sont curieux à propos de ça.

Autre anecdote, les sourds ont très peu de tabous. Vous l’avez compris, ils parlent donc de tout. On dit souvent que les personnes ressentent de la gêne pour parler de certains sujets comme le sexe. Les sourds, eux, (et je vais surement me faire incendier par mes amis sourds pour avoir dit ça) en parlent sans tabou, surtout du sexe !  Attention tout de même à ne pas exagérer mes propos, je ne dis pas qu’ils sont obsédés …

Alors, vous croyez toujours qu’ils sont muets ?

Le problème, malheureusement, réside dans la compréhension.

Pour les sourds oralistes, c’est un désastre invisible. Exemple. Je suis à la fac, pause café, conversation dans un groupe de 4-5 personnes, tout le monde parle en même temps. Comment le sourd fait-il pour suivre ? Il ne peut pas, tout simplement. Car ça lui demande des efforts énormes. Il doit identifier la personne qui parle, lire sur ses lèvres pour comprendre ce qu’elle dit tout en faisant abstraction des autres bruits. Avant même d’avoir identifié la personne qui parlait, une autre répond aussi vite que l’éclair et ainsi de suite. C’est comme au tennis, quand vous essayez de suivre la trajectoire de la balle en faisant des mouvements de tête de droite à gauche pendant une heure. Au bout d’un moment, vous ne pouvez plus vous concentrer et finissez par perdre de vue la balle. C’est exactement la même chose.Nous finissons par perdre le fil de la conversation.

Et ce n’est pas faute d’avoir essayé… on essaie de s’adapter tant bien que mal dans une discussion en posant des questions sur ce qui a été dit, mais bien souvent, nous récoltons la même réponse : « Rien, ce n’est pas important ». Si, c’est important. Et vous nous brisez le cœur en nous disant ça. On se sent tellement inutiles, tellement bêtes. Tellement sourds. L’expression adéquate dans ce cas est inévitable :

Dialogue de sourds. Sourds mal entendus.

Nous ne sommes pas muets ; vous ne nous laissez pas l’occasion de pouvoir nous exprimer.

C’est donnant donnant. Les sourds doivent faire des efforts pour communiquer avec les entendants, mais les entendants aussi. Il faut de la patience, se mettre devant la personne sourde, bien articuler et parler doucement. C’est tout. On ne vous demande pas de crier.

Gros cliché : les sourds comprennent mieux quand on crie ou parle plus fort.

Mais n’importe quoi ! Au contraire ! Vous nous criez dans les oreilles, on ne comprend rien ! On lit sur les lèvres, quand est-ce que vous allez comprendre ça ?! Ce n’est pas en augmentant le volume de la musique que l’on va subitement comprendre les paroles … puisque l’on ne peut pas lire sur les lèvres des baffes !

Anecdote. Je suis en boite de nuit, une personne vient me parler, je lui dis que je suis sourde. Elle se met alors à me crier dans les oreilles du charabia. Je la repousse, la met devant moi, et lui montre mes lèvres pour lui dire que je lis sur les lèvres et que je n’entends pas ce qu’elle me dit. Que fait la personne ? Elle me crie encore plus fort dans les oreilles… et voyant que je n’entends toujours pas, elle s’en va.

Avec le temps, on finit par rigoler de toutes les anecdotes qui nous arrivent car on a l’habitude. On a beaucoup d’autodérision et on ne se laisse pas abattre par les difficultés de communication. Mais parfois, c’est dur. Dur d’être sourd.

Alors s’il vous plait, ouvrez les yeux, nous sommes là. On ne vous entend pas mais on vous voit, nous.

Sourdialement,

Sarah.

Crédit: Sarah Ibanez.

Crédit: Sarah Ibanez.

7 Réponses

  1. Calypso

    Tout à fait. C’est exactement ce que je ressens dans les conversations de groupe. J’avoue que je me réfugie au bout d’un moment dans mon portable, parce que c’est là où je peux réellement communiquer avec d’autres personnes. En groupe, on devient vite invisible, si les autres ne prennent pas conscience de la difficulté que cela nous pose !

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    • Sarah

      Bonjour Calypso. Et oui, malheureusement, nous sommes bien souvent obligé de nous réfugier dans un monde que nous pouvons suivre… mais avec un peu de conviction et d’explications, on peut s’en sortir ! Il faut s’imposer, même si c’est difficile, car nous sommes bien là ! Bon courage

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    • Sarah

      Bonjour Vivien, merci pour ton commentaire, je connais effectivement les youtubeurs cités, qui essaient eux aussi de faire passer des messages pour se faire mieux entendre… Merci pour tes encouragements et bonne continuation à toi aussi !

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